Pezé-le-Robert

 Extrait de la revue Société d’Agriculture Sciences et Arts de la Sarthe année 1998 n°739

Combien de ces cadrans de presbytères pourra-t-on encore retrouver ? Depuis la publication de ma brochure sur les cadrans solaires sarthois une dizaine de ce type d’objet m’a été signalée. La confidentialité avec les propriétaires reste le seul moyen de les voir réapparaître. Les prêtres eux-mêmes ont participé à leur disparition  et les mutations par ventes des presbytères à des propriétaires privés font qu’il devient difficile de les repérer. Le souci actuel de conserver le petit patrimoine, après la perte progressive de nos racines et de nos repères accompagnera je l’espère, le retour au grand jour de ces vestiges « oubliés » qui ont besoin de soleil. Nous avons déjà vu ce type de cadran chez le chanoine Veaugeois, ici l’encombrement est de 445x445mm et l’épaisseur de 8mm. L’ensemble est assez fragile, les couches sédimentaires se détachent à plusieurs endroits. Une petite pièce manque sur l’hypoténuse du style où étaient percés deux trous, éléments primordiaux dans l’exploitation de l’ombre (ou des points de lumière).

  L’abbé Joseph Vallée, prêtre de Pezé-le-Robert, signalait dans ses « chroniques » faites sur les évènements de l’année 1 dans son village, l’arrivée du dit cadran. Ce prêtre avait le souci des détails, comme on peut le constater dans le livre « Souvenirs d’un Pèlerinage à Jérusalem ».

Cadran solaire / Le 30 septembre mil huit cent quarante-six, un cadran solaire a été placé dans le jardin du presbytère. Il a été confectionné par Mr Robert Pierre Triger-Hirbonde Percepteur à Douillet. Son anagramme est gravée à l’une des extrémités du style ou gnomon.

Cette période est significative, elle correspond chez nous comme ailleurs à une recherche précise de la détermination de l’heure dans la révolution économique qui est en train de se produire. Mais contrairement aux habituels cadrans de presbytères qui procèdent d’éléments sous-jacents, religieux ou philosophiques, qui permettaient au curé de vérifier l’heure des offices depuis le fond de son jardin, le cadran de Pezé veut participer à l’exactitude nécessaire aux nouveaux temps. A cette époque (1842) Sylvain Bollée réalisera son horloge à temps moyen, dans l’esprit de la note du Préfet de Louis Philippe (2). 

 Cette anagramme RPTH, que l’on retrouve sur un autre cadran de même facture à St Georges-le-Gauthier, correspond à Robert Pierre Triger Hirbonde. Hirbonde étant une métairie de Chemilly dans l’Orne, acquise par Noël Triger en 1724, son fils François se qualifia de seigneur d’Hirbonde. Tous les descendants gardèrent le nom à la suite du leur. La devise Omnia Componit, pouvant se traduire par « Il organise tout », en insistant sur le plan matériel.

   L’ellipse très allongée qui environne le style indique le temps moyen par le moyen de deux trous pratiqués sur une petite languette transversale au gnomon. La lumière du soleil passant par l’un des deux trous et touchant sur l’un des côtés de l’ellipse marque la différence entre le temps et le temps vrai.
A noter que l’épaisseur du style  obligeant le réalisateur à construire un cadran avec deux centres, ainsi la courbe est en deux parties de chaque côté des lignes de midi. Malheureusement la languette n’existe plus.

          La bande sur laquelle se trouvent les chiffres romains marques les heures anciennes, c’est-à-dire le jour partagé en 24 heures. La bande sur laquelle  se trouvent les chiffres arabes marque les heures décimales, c’est-à-dire le jour partagé en 20 heures.

Les chiffres romains, de IV heures du matin à VIII heures du soir, indiquent la division en heures solaires ou heures vraies. Les heures anciennes sur quelques cadrans solaires (comme à St Mars sous Ballon), s’appliquaient aux heures temporaires comme heures babyloniques, italiques, sidérales.  A moins que le mot anciennes, dans l’esprit du narrateur soit déjà lié  en 1846 à l’heure solaire vraie.

     La bande, sur laquelle se trouvent les chiffres arabes, marque les heures décimales, le jour est partagé en 20 heures.

Nous avons là une exploitation assez inattendue des heures révolutionnaires. Dans son article 11 du décret de 1793, la Convention divise le jour de minuit à minuit, en 10, 100, 1000 parties  ou 10 heures de 100 minutes décimales chacune de 100 secondes décimales…Mais assez rapidement en 1795 elle supprime ces heures peu utilisées, trop compliquées et vivement critiquées 3.
Les cadrans solaires à heures révolutionnaires, que nous pourrions appeler ici républicaines  sont assez rares en France ; il est intéressant sur cet objet à la gloire de Louis Philippe ! Peut-être que M. Triger et l’abbé Vallée étaient-ils sympathisants « du parti catholique », lequel témoignait de la sympathie pour les réformateurs socialistes ?…nous sommes à deux années de 1848. La journée a été divisée en 20 et non en 10h, il y  là une différence et c’est le chiffre 10 que l’on trouve en face du midi solaire. La division est : 1 point pour 25 minutes, 2 points pour 50 minutes, 3 points pour 75 ; 1 point placé au-dessus du chiffre arabe pour 100 minutes.

   La petite étoile qui se trouve un peu en dessous du signe de la balance, indique le jour de la naissance de Louis Philippe Roi des français, ainsi le 6 octobre, la lumière du soleil passant par l’un des petits trous, tombe sur la ligne des petits points qui correspond à la hauteur du soleil le 6 octobre.

  Il suffit de reprendre la formule trigonométrique dans laquelle la longueur de l’ombre est liée à la hauteur du style droit et à la déclinaison du soleil le jour considéré : l =h x cotg &.

Les lettres initiales EEPAH placées à côté de la ligne méridienne, indiquent les saisons de l’année. Les 12 signes du zodiaque se trouvent aussi sur le cadran quand le soleil est au 1er degré de chacun de ces signes la lumière passant par l’un des trous de la petite languette décrit courte qui correspond à chacun de ces signes.

 Nous avons sur la courbe en 8 deux fois E pour Eté, ce qui est normal, la partie de la courbe qui représente cette saison commençant à droite et se poursuivant à gauche du style. Les lettres P printemps, A automne, H hiver, puis tout au long de la méridienne de temps moyen les 12 mois de l’année. Les courbes des saisons indiquées par les signes du zodiaque : avec à gauche le Cancer, le Lion, la Vierge, la Balance sur la ligne droite Equinoxe, le Scorpion, le Sagittaire, en bas à droite le Capricorne, le Verseau, les Poissons, le Bélier sur la ligne droite, le Taureau, les Gémeaux. (Les vérifications trigonométriques effectuées sont exactes).

  Les petites pointes en forme de fleurs parsemées sur le cadran sont placées auprès des noms : Pékin, Paris, Londres, Brest, Vienne, Rome, Madrid, Constantinople, Alexandrie, Jérusalem, &, indiquent le méridien de chacun de ces lieux ou autrement, fait voir la différence qui se trouve entre ces différents méridiens et celui de Pezé, car ce cadran  a été fait d’après la Latitude et la Longitude de Pezé.

  Nous changeons là d’exploitation de l’ombre sur la table d’un cadran solaire. Il est midi solaire quand le soleil est au méridien du lieu. Lorsque l‘ombre du style sera sur la petite pointe correspondant à la ville inscrite, il sera midi solaire en cette ville. Pezé le Robert devenant, ainsi pour une fois, le méridien de référence pour nous situer dans le monde !

Le Style, a été remis en place comme à l’origine je n’ai pas refait la petite languette, mais il suffirait de reprendre les points des courbes des saisons, ou de la courbe particulière de la naissance de Louis Philippe pour en rétablir une autre. Je passe sous silence les calculs qui par tâtonnements m’ont permis d’en arriver aux résultats suivants : toutes les courbes se vérifient en positions à partir d’un style droit de 73mm de hauteur. Coïncidence ou volonté affirmée de préciser encore la date de naissance de 1773, pourquoi pas ? Tout découlera de ce chiffre 73, référence pour les angles horaires, les courbes des saisons…

cadran de pezé, photo 3

La partie triangulaire du style est ornementée d’un profil de Louis Philippe.
Gloire à ce percepteur qui cultivait une passion : réaliser des cadrans solaires !

 1. Chroniques effectuées par quelques prêtres dans quelques villages, et qui sont une source de renseignements de premier-ordre !

2. Note de 1839

3. L. Marquet, « 24 heures ou 10 heures ». Astronomie 1989