Notes de l’auteur

C’est à l’équinoxe d’automne que je commence la mise en place de cet inventaire des Cadrans solaires de la Sarthe. Inventaire de ceux que je connais, qui je l’espère constituera l’approche d’un recensement plus complet. Le signe de la Balance marque un changement et l’annonce d’une période où la durée du jour éclairé cède la place petit à petit à la nuit, ce travail pourra donc se faire dans l’ombre de mon bureau. L’approche de cet inventaire ne se fera donc pas dès l’origine sous des   aspects mathématiques ou cosmographiques[1], comme ceux appris aux lycées.

On est en train de récolter les tournesols mûrs, noirs, calcinés par le soleil, sentinelles rigides et demi-nues, dans ce champ où elles auraient dû être un obstacle aux vents de « la mauvaise saison ». Mais  aussi le temps plein d’espoir des vendanges, et la récolte de la « purée septembrale » se fera dans  la brume du matin …cette année le soleil fut généreux, le vin pourrait être bon. A moins que les derniers jours entachés de pluie ne donnent une petite piquette.

Je n’ai pas suivi Rabelais qui pour son abbaye de Thélème décrétait : « que là ne serait horologe, ny quadrant aulcun car disait Gargantua, la plus vraie perte du temps qu’il sceut estoit de compter les heures » Mais égoïstement j’ai essayé de donner un sens à mon temps en interrogeant le passé. »

Je suis dans cette période de la vie que l’on nomme la retraite, censée récompenser tout un parcours de travail obligatoire, pour enfin utiliser mes jours à une flânerie de l’esprit dans ce qui reste indéfinissable : le temps. Ne rien faire, peut-être ? … mais avec beaucoup d’application.

Je me complais dans cette banalité qu’est l’étude du temps, sans savoir qui il est. Temps psychologique, temps physiologique, temps scientifique ?

Une ballade pour la recherche des cadrans

J’ai vu passer le temps … sur un cadran solaire, dans le jardin à la française d’un château sarthois. Au printemps, au moment où les tulipes pointent leur bec vers le soleil, soleil froid dans ce calme campagnard où chaque bruit devient indice. Je me suis avancé lentement vers la colonne flanquée d’anges qui supportait une plaque d’ardoise. Elle était finement gravée d’angles horaires, un style rongé par l’oxydation donnait encore une ombre triangulaire qui m’indiquait une heure solaire, III heures 1/2. J’en examinais les lignes, les chiffres romains, la date de confection 1736, et cherchais sur sa surface le nom de celui qui l’avait réalisé, rien, dommage… aucun témoin.   Mais l’ombre grandissait en surface, son angle augmentait. Il était IIII heures, aucun bruit, elle allait doucement, régulièrement, frôler la ligne de quatre heures et demie.  J’étais immobile, de peur d’être un obstacle à la marche de son développement. Le temps passait … sans un clin d’œil, ombre génératrice de réflexions, d’espoir, mais symbole de fuite vers un espace infini. Elle couvrait les intervalles, rattrapait les lignes ponctuelles, grandissait sans cesse, me donnant l’impression qu’elle viendrait bientôt jusqu’à moi pour m’envelopper.

J’entendis soudain, venant du perron, la démarche claudicante du propriétaire des lieux, il s’appuyait sur sa canne en enfonçant le gravier de l’allée, chaque bruit irrégulier décomptait le temps.

Alors me dit-il vous êtes content ? … mais savez seulement qu’elle heure il est ?

Sa voix était celle d’un jeune homme malicieux et pourtant, il avait 76 ans et n’osait pas encore vieillir. Etait-ce un reproche pour l’avoir laissé dans l’ombre au moment où je n’avais vécu que mon temps ?

J’ai parcouru notre Département à la recherche des horloges solaires, témoins d’un passé proche, mais déjà oublié. J’ai essayé de faire un inventaire non exhaustif qui devrait être plus complet au fil des années.

Combien de villages, combien de hameaux, de fermes, de maisons, de châteaux isolés ou non, ai-je pu examiner ?  Je ne le sais plus. Ils restent les étapes vagabondes d’un voyage ‘hors du temps’.

Amusante, captivante, déroutante parfois. Cette recherche fut aussi une maîtresse de mes loisirs.

Combien de vieilles femmes cachées derrière leurs rideaux ajourés, ont suivi mes allées et venues autour d’une église à la recherche d’un cadran disparu ?  Distraction insolite dans un coin de village qui se meurt. J’ai été l’intrus épié, dévisagé, considéré dès le début comme un suspect. Ou c’est un malfaiteur, ou c’est un inspecteur, ce n’est pas quelqu’un du pays. C’est étrange… au bout de quelques minutes, un quart d’heure parfois, n’y tenant plus, la femme sort puis rentre à l’image de ces petits personnages des baromètres en forme de chalets que l’on trouvait autrefois sur la cheminée de la salle à manger. Indifférente, un balai à la main, elle nettoie lentement la première marche de son tout petit escalier d’entrée qui est déjà propre depuis la veille. Elle ne me regarde pas, pensez, elle a autre chose à faire, elle n’a pas le temps, elle est pressée, elle est âgée. Puis, je m’approche d’elle pour la rassurer et lui demander si elle connaît la présence d’un cadran solaire sur son église :   un cadran scolaire ?  Quelques secondes … il faudrait demander ça au maître d’école, il est là-bas dans sa classe. Quelques mots… banalités ; je ne suis plus un méchant, je vais même devenir un historien, un homme de sciences et sans doute un gars qui n’a pas grand-chose à faire pour s’occuper « de choses » qu’elle-même ne connaît pas. Elle ferme sa porte, quitte son perron-refuge pour m’accompagner jusqu’à l’église en s’attardant quand-même du regard sur toutes les fenêtres des maisons qui possèdent un rideau. Elle participe, le corps un peu courbé, à la défense du Patrimoine comme feu son mari à celle de la Ligne Maginot.

Enfin la trace de l’objet m’apparaît, en même temps d’ailleurs que celui de la mémoire de ma guide. Vous savez monsieur, il y a longtemps qu’il est là, je l’ai toujours connu, malheureusement il ne «marche plus » .

La pendule du clocher doit faire de même, car elle est en retard de quinze minutes. Mais qu’elle importance dans cette intimité d’un village paisible qui cherche à survivre.

Puis grâce au silence environnant, nous entrons tous les deux en communion, nos regards fixés sur les vestiges, ne pensant qu’à la longue vie du presque défunt.

J’ai rencontré parfois sur la place du village des gens bavards (le mot est fort) et la présence du cadran contribue à la convivialité du lieu, on parle du Bon temps, de la Belle époque de ceux qui sont partis (les meilleurs évidemment) Parfois même les conversations prennent la forme d’une enquête policière à partir de documents anciens, vieilles cartes postales, anciennes photos … Et j’ai passé du temps dans ces quelques « caféépicerietabacjournauxalimentationquincailleriedepôtdepain », le tout en un, un peu de tout et souvent rien. J’y ai payé mon coup à des « indicateurs », dans des salles d’une autre époque où les tables de marbre accueillent les rois du 17 ou de la belote. Qu’elle atmosphère, que de gens sympathiques. L’eau coule dans le Pernod, la bière n’est pas sous pression mais en bouteille. Quel spectacle ! J’ai vu, aux dires de certains, des brochets longs comme ça…encore plus, énormes, quand nous pouvions, subjugués, nous reculer. A certains comptoirs, sur le zinc, j’ai vu tirer des lapins, des lièvres au fusil de la Manufacture de Saint Etienne …aux canons, aux ballons de rouge, comme à la parade.

Et remettez-nous ça la patronne !

Pourquoi parler de tout cela, mais pour passer le temps, celui que décompte parfois le Cadran Solaire. En pensant au texte de mon ami Jacques Poitevin[2] :« Nous n’aurons fait voyage aux flancs du jour qu’en l’ombre de nous-mêmes, or le soleil aura brillé »

Mais devenons plus sérieux, avant de passer pour un farceur, le temps n’attend pas et comme l’écrivait Vladimir Jankélévitch « plus le temps est vide plus il nous pèse ».

Je souhaite que cette démarche déjà bien avancée, nous permette de contacter d’autres passionnés, et que nous puissions ensemble participer à la promotion de ces instruments d’un autre âge.

Paul Deciron

[1] Maillard et Millet. Cosmographie. Librairie Hachette juin 1948

[2] Jacques Poitevin poète tourangeau. Suite pour un Solstice. Editions du Temps Parallèle 1978