Les transmissions de l’heure 2

Les chemins de fer et le télégraphe

-Extraits de la revue Maine Découverte-

 

Heureux temps que celui des cadrans solaires régulateurs des horloges publiques!

Les magnifiques horloges solaires Bollée, nous indiquant l’heure avec précision, n’auront plus la mystérieuse tâche  de nous servir de repères…trop tard.
Deux inventions le chemin de fer et le télégraphe, vont escorter une expression symbolique : le progrès.   La concomitance de ces deux nouveaux modes de communications et  la  rapidité de leurs développements, accompagneront une période plus mouvementée, celle d’une industrialisation galopante où les activités nouvelles génèrent le besoin croissant de  connaître l’heure avec  précision.
Place doit-être faite désormais aux physiciens, mathématiciens, ingénieurs, horlogers et financiers de tous poils… le temps presse ! Il n’est plus possible de rêver.  Oublions la circulaire du Préfet Thomas et gardons en  souvenir la Méridienne de l’Observatoire, ‘pieuse’ référence du passé, pour accéder à un nouveau rythme de régulation du temps que nécessite le chemin de fer.

méridienne de l’observatoire de Paris. Photo Denis Savoie

 L’expansion de ce dernier sera liée à la constitution d’une série de compagnies, propriétés des banques : la Compagnie des Chemins de fer de l’Ouest, la Compagnie du Chemin de fer d’Orléans, pour ne citer que les deux qui nous concerneront directement. Les intérêts économiques sont mal compris, et les luttes d’influences au sein de ces compagnies ferroviaires, n’arrangent pas l’avancement des projets. Elles seront une des  causes de la lenteur de l’installation  des  constructions  ferroviaires dans notre région ; ceci entrainant de facto le retard  de la mise en place des lignes télégraphiques le long de ses voies. Ces ennuis ne  s’estomperont seulement que dix ans plus tard avec la fusion des différentes compagnies.
Comment le Mans et la Sarthe vont-ils appréhender cette période qui me semble intéressante dans le domaine de la propagation de l’heure. Nous allons voir que le télégraphe,  sera l’un des vecteurs de la connaissance de l’heure, puisque chaque ligne de chemin de fer utilisera l’heure de la principale ville desservie. Ce qui était acceptable aux temps des pataches ou des chevaux de postes devient vite obsolète avec l’organisation des réseaux de chemins de fer. Si le temps moyen local adopté en 1816 était déjà une grande étape, le problème se complique au fur et à mesure que les lignes des chemins de fer s’allongent et « chassent devant elles les différentes heures locales » ! La connaissance, des heures de départs ou d’arrivées et de passages à différentes gares, va se montrer indispensable.

Les bras du télégraphe

Les Affiches du Mans nous annoncent déjà en juillet 1844, que l’on va établir un télégraphe électrique sur le chemin de fer d’Orléans ; et que Monsieur M. Wheatstone  a l’intention de proposer à M. Duchâtel le marché qu’il a conclu avec le gouvernement anglais. Il construira à ses frais toutes les lignes télégraphiques qu’il se charge d’administrer à un tiers de rabais, avec un privilège de vingt-cinq années.

 Si les Anglais, nos amis, sont largement en avance en effet dans les domaines des chemins de fer et du télégraphe, ils n’oublient pas de nous faire remarquer dans un article signé Un Inconnu, de Londres du 16 juin, et de manière ironique, que le télégraphe de Chappe est déjà un ‘fantôme’ :

  « Nous avons vu quelquefois sur nos tours, nos campaniles, nos églises, nos belles ruines gothiques, ce muet et gracieux interlocuteur qui se désespère et qui gesticule, en plein vent, pour faire passer une dépêche à son voisin. Chaque télégraphe s’interpelle ainsi et se répond avec ennui et découragement. Le télégraphe a dans ses allures toute la tristesse et la mauvaise grâce d’un moulin à vent. Il est tout coude et tout angle : il veut bien travailler, parce que tout bon citoyen doit servir son pays, mais il saisit les moindres prétextes pour se déployer et rentrer dans son repos. 

  Le soleil est-il couché ? Bonsoir. Le télégraphe a les principes de l’honnête rentier qui se couche tôt pour se lever tard. On dirait qu’il craint les rhumes ; au moindre brouillard, à la moindre pluie, à la moindre neige, il met la tête sous l’aile et s’endort. Il se rend justice. Il sait bien qu’il fonctionne provisoirement, par procuration en attendant mieux ; il sait bien qu’il est un pauvre pantin difforme dont on tire la ficelle pour faire aller un bras de ci, un bras de là »

La loi du 29 novembre 1850, va mettre le télégraphe électrique à la disposition du public  en se servant des voies ferrées, privées. Ce nouveau système de transmission est évidemment du plus gros intérêt pour notre connaissance de l’heure ; le courant électrique pouvant rapidement acheminer un signal de telle sorte que l’émission,  la transmission et la réception paraissent instantanées ! Ceci laisserait  entrevoir la possibilité de réguler et d’harmoniser les heures indiquées par nos horloges et de pouvoir établir avec plus d’exactitude les horaires des trains entre les différentes gares desservies. Si la précision de la seconde était demandée, elle n’enlevait ni n’ajoutait rien, bien entendu, à l’imprécision due à  l’inertie de la grosse aiguille des minutes lors de son déplacement saccadé !

Mais après cette loi sur la télégraphie privée, un texte fondamental du monopole fut celui de 1851 qui indiquait entre autre que « aucune  ligne télégraphique ne peut être établie ou employée à la transmission des correspondances que par le Gouvernement ou avec son autorisation » Et d’ajouter: Il est permis à toutes personnes dont l’identité est établie de correspondre au moyen du télégraphe électrique de l’Etat, par l’entremise des fonctionnaires de l’administration télégraphique.
L’Etat propriétaire de ses lignes, peut les établir sur et sous les chemins publics, poser des conduites et supports sur les propriétés non closes et les bâtisses accessibles de l’extérieur.  Une suite d’articles suivent et situent le cadre des obligations à respecter, « Les dépêches doivent être écrites lisiblement, en langage ordinaire et intelligible. Le directeur du télégraphe peut, dans l’intérêt de l’ordre public et des bonnes mœurs, refuser de transmettre les dépêches. En cas de réclamation il en est référé à Paris, au ministre de l’intérieur. La correspondance télégraphique privée peut être suspendue par le gouvernement …»

  Le télégraphe électrique est annoncé pour la Sarthe dès janvier 1853.

En  1853 un effort important est accordé par le gouvernement pour que toutes les préfectures soient reliées à Paris, le Mans en sera bénéficiaire.  En réalité il faudra attendre le dimanche 20 novembre 1853, pour que l’annonce de la première communication établie par le télégraphe électrique entre le Mans et Paris soit officiellement connue. Le lendemain lundi à cinq heures du soir  on recevait, par cette voie, la bourse de Paris du même jour.
Les bureaux sont situés dans l’hôtel de la préfecture, au fond de la cour d’entrée, et ouverts au public de 7 heures du matin à 8 heures ¾ du soir, du 1er avril au 1er octobre, et de 8 heures du matin à 9 heures du soir, du 1er octobre au 1er avril.  Dans la salle d’attente on trouvera tout ce qui est nécessaire au service.[…] En particulier l’affichage des tableaux des tarifs des transmissions des dépêches pour les différentes villes de France ; ceci nous permet de constater qu’un étrange parcours y est imposé aux messages transmis, entrainant tout de suite une tarification ubuesque. Si Paris se situe à 212 kilomètres du Mans, des villes comme  Angers apparaissent comme éloignées de 557 km du Mans, et Tours de 449 km, en fonction  des lignes installées bien-sûr ; d’où un tarif des dépêches disproportionné. Le Mans Paris coûte 4f20, le Mans Tours 6f50, le Mans Angers 7f60.
Il devient urgent que les voies de chemin de fer soient réalisées et que ces lignes ne passent plus par la ‘Compagnie du Centre’ et soient reliées directement entre elles. Ce qui sera accompagné d’une lenteur voulue : « depuis que le chemin du Mans à Tours est concédé à la Compagnie du Centre, par le décret du 18 août 1853, aucun fait ne s’est  produit qui puisse donner lieu de compter sur la prochaine ouverture des travaux. Les études ne paraissent même pas avoir été commencées ; il est donc malheureusement trop manifeste que la compagnie du Centre, en soumissionnant cette voie de communication, a eu en vue beaucoup plutôt de l’enlever à celle de l’Ouest que de l’exploiter pour elle-même. »    Par contre en décembre 1853,  les poteaux télégraphiques sont posés de Paris à Rennes, les choses avancent ! Nous entrons réellement dans la voie de la télégraphie électrique. […]
[…| Depuis 1876 la fusion de la Poste avec le Service Télégraphique semble s’accomplir tranquillement, pour faciliter la transition, en particulier pour la distribution des télégrammes.      En ce qui concerne le télégraphe toute demande de création de ligne  doit être adressée à l’Inspecteur des télégraphes qui examinera le dossier. L’organisation du service des bureaux télégraphiques municipaux et le concours des agents des Postes se réalise progressivement.[…]
Toujours sous l’impulsion de M. Séguin, aussi membre de la Commission Départementale Météorologique, une station météorologique est installée dans l’enceinte de l’usine à gaz. Les bulletins d’observations sont affichés chaque jour place de la République ; ils indiquent, les variations barométriques et thermométriques, la direction et la vitesse du vent, la direction des nuages, l’humidité de l’air, l’état du ciel, la hauteur d’eau tombée, la quantité évaporée et la hauteur de l’eau de la Sarthe, l’état ozonique de l’air. (Déjà !). Chaque jour un télégramme chiffré, comprenant les renseignements  énoncés, est envoyé à l’Observatoire de Paris

Il faut insister sur la mise en place de ces lignes télégraphiques car M. Séguin est déjà là dans l’évolution de la propagation de l’heure en province  depuis le  centre régulateur de l’Observatoire de Paris. Trois pendules y sont installées dans une salle spéciale, dont l’astronome de service a la clef et est chargé de régler la marche de la pendule régulatrice (la pendule de Berthoud).  Chaque jour elle est contrôlée par un astronome et remise à l’heure à l’aide de petits poids amovibles placés dans une coupelle attachée au balancier. Les choses sont sérieuses ! Dommage, peut-être, en effet que la ville du Mans ne fut pas parmi les villes intéressées par la diffusion télégraphique de l’heure en province comme l’avaient acceptées  les villes de Le Havre, Rouen, St Nazaire, La Rochelle, Chambéry et Nancy. Mais ce service de diffusion de l’heure via la télégraphie qui débuta en 1880 fût définitivement arrêté le 31 décembre 1910.

Photo de l’hôtel des postes

La ville du Mans  ne fut pas reliée à ce système, et se contenta d’exploiter une solution simple et économique l’heure à la gare par l’horloge des chemins de fer. D’ailleurs,  les horloges des gares de province ne sont-elles pas  réglées par des employés spéciaux, qui parcourent les lignes à certaines périodes fixes avec un chronomètre de poche réglé à Paris ? Il faut penser aussi à nos  horlogers locaux chargés de régler les horloges des églises, ou des bâtiments publics. Cette tâche souvent issue de traditions familiales ; ces artisans  désirent garder leur pouvoir. Ils possèdent déjà des horloges précises et non pas besoin d’une telle concurrence !   Puis nous avons  localement l’entreprise Gourdin dont l’établissement s’est spécialisé dans la fabrication des horloges monumentales à Mayet dès 1812, et qui  équipent petit à petit bien des communes sarthoises.  A St Georges du Rosay la municipalité qui change son horloge en 1896 (pour une Gourdin) invoque « la nécessité d’avoir l’heure exacte avec l’établissement du tramway »
La régulation de l’heure au Mans n’utilisa pas de manière officielle le télégraphe. En attendant le téléphone l’heure « était  prise » à l’horloge de la gare.

Il fut un temps, où les trains étaient à l’heure…

Nous l’avons vu l’organisation des réseaux de chemin de fer demandait beaucoup d’exactitude. Les ’horaires d’un train devaient être respectés rigoureusement,  pour la sécurité des  convois sur les parcours, (dangers qui avaient été largement avancés par ses détracteurs), et aussi pour la fidélisation de la clientèle à ce nouveau mode de transport, Il était  lui- même devenu un régulateur, sonore ou visuel, fiable lors de son passage à travers les régions traversées. C’est le train de 7 heures 10 qui passe ! Il est l’heure de rentrer, disait-on aux champs.
Cette régularité du chemin de fer procédait évidemment d’une organisation, scientifique autarcique, assez draconienne. Car si pour le voyageur qui emprunte les chemins de fer l’idée de train est associée à celle de l’heure exacte, cette dernière prend également une très grande importance pour la plupart des agents « roulants ». Conduire le  convoi en respectant l’horaire prévu, ou en terme de métier « faire l’heure » est un souci de chaque instant.
Voici comment s’effectuait la transmission de l’heure à partir d’une gare principale : à l’époque du télégraphe Morse . Le poste transmetteur, après avoir appelé, émettra : « Heure – Bientôt telle heure (par exemple 12 h 3). Puis à 12h 3 il enverra le signal correspondant à la lettre e (. un point). L’agent récepteur devra, en portant  rapidement ses yeux sur sa montre qu’il tiendra prêt ou sur un œil de bœuf, vérifier s’il existe un écart entre l’heure envoyée et celle de son poste. Il rendra compte immédiatement de l’écart existant au Chef de sécurité, lequel devra aussitôt  rectifier les appareils. Nous avions ainsi une précision de la seconde.
Nous sommes dans les années 1880, cette transmission de l’heure de manière indépendante à partir d’une horloge mère sera la consécration de la précision obtenue par les horlogers. Quant à la transmission même du signal, la rigueur des techniciens de la chronométrie des chemins de fer, accompagnera une étape importante de l’efficacité reconnue de ses services.
L’installation des réseaux locaux indépendante, devait évidemment adhérer aux mêmes critères, pour que l’heure indiquée soit indiscutable. En France le chemin de fer utilisait l’heure de la principale ville qu’elle desservait. Mais en 1888 Paris imposât son heure à toutes les gares du territoire.  Ce système de précision, dans la coordination des différents cadrans, découlait des conditions   suivantes. Indiquer l’heure avec le maximum de précision, afficher une heure absolument identique en tous points de l’installation, assurer, suivant l’importance de la gare, un fonctionnement ininterrompu. Un réseau local comportera donc une horloge « directrice » et un nombre variable d’horloges « réceptrices » dont le fonctionnement est complètement asservi.  En 1891  les chemins de fer adopteront le temps moyen de Paris. La régulation de l’indication de l’heure se généralisera avec l’avènement du téléphone.

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