Le cadran monumental de la Groirie

 

Photo du monument, prise il y a plus de 10 ans (Paul Deciron)

 

      La Sarthe, et particulièrement le château de la Groirie à Trangé, possédait un cadran solaire remarquable. Je dis possédait car cet objet, dont la propriétaire voulait se séparer, a été acheté récemment par le Conseil Général, afin qu’il reste dans notre département. Le cadran n’a jamais été analysé sur le plan de la Gnomonique, mais par contre il fut toujours attribué historiquement et de manière péremptoire à un bénédictin en l’année 1635. Puisque cette date peut être contestée, j’ai recherché, parmi les textes qui frôlent le sujet des indices avouables sur ce monument.
Quand les choses s’obscurcissent, il faut reprendre les textes. Quand les textes partent de postulats, il devient difficile de connaître la vérité. Deux auteurs en particulier se sont intéressés à cet objet. Chacun donnant une opinion sans appel qui ne fait qu’obscurcir l’approche du sujet.
Là encore l’absence d’archives disparues avec les Allemands à la dernière guerre, donnent un sérieux handicap aux investigations.
La bibliothèque du château renfermait des collections précieuses ainsi que des documents historiques et littéraires qui ont été subtilisés. Je me bornerai à développer les écrits connus, à présenter les différentes faces du monument, établir des comparaisons avec d’autres cadrans.
La partie purement mathématique sera analysée, après le nettoyage de l’objet, conjointement avec M. Denis Savoie Président de la commission des cadrans solaires à la Société Astronomique de France, chef du département astronomie-astrophysique du Planétarium du Palais de la Découverte de Paris.

En parcourant les textes :

1 – Suivons d’abord en 1866 l’Abbé Lochet
      Nous ne savons ce qui a donné lieu à l’opinion erronée qui attribue à un compagnon de l ‘Abbé de Rancé, la confection du curieux cadran solaire que l’on admire encore dans l’une des grandes allées de la Groirie. Ce cadran qui date seulement de la fin du dernier siècle est l’oeuvre d’un religieux Bénédictin

D. Bedos de Celles qui a séjourné quelques temps en l’Abbaye saint Vincentdu Mans.

Ce savant moine a publié sur l’art de la gnomonique le traité le plus complet et le plus étendu que nous connaissions. Il s’est occupé également de recueillir un grand nombre de devises propres à être placées sur les cadrans solaires. Celle qu’il a inscrite sur celui de la Groirie est vraiment parlante. ! !
Simplex Sum, sine sole nihil Sine lumina nullus.

Première constatation Dom Bedos dans l’édition de 1780, au chapitre XIII : Devises pour les cadrans solaires ne signale nullement cette dernière. De même, il ne fait aucune allusion à ce cadran, au cours de sa présentation des différents types. Ce qui pourtant aurait put être une curiosité, alors que les cadrans examinés dans cet ouvrage sont des cadrans classiques, bien connus à cette époque.

2 – Mais dans un autre texte de 1887, le Baron de la Bouillerie
écrit à partir de renseignements notés après sa visite à la Groirie :
    Un jour que je parcourais ce domaine, guidé par la bonne grâce de son aimable maître,M. le Chevalier de Grandval, mes yeux tombèrent sur un petit manuscrit intitulé : La promenade du sieur de Montauban à la Groirie en 1652.
En réalité d’ailleurs il faudrait ajouter à cette phrase copiée, sur le Manuscrit original, par Alexandre, Paul, Louis, François de Samson, propriétaire de la dite terre, le 15 février 1796.I.  (selon le document que m’a confié Madame de la Vingtrie).
Ce cadran solaire existe toujours. C’est un véritable monument en forme de pyramide. Les quatre faces en sont entièrement découpées on y rencontre toutes les figures géométriques, le triangle, la calotte sphérique, le cône, le cylindre etc. enchevêtrés, mais partout distinctes. Les rayons du soleil les frappent tour à tour et marquent l’heure en divers sens. On en a faussement attribué l’érection à Dom Bedos de Celles). Ce savant a vécu de 1706 à 1779,c’est à dire bien longtemps après la visite du sieur de Montauban chez M. dela Rivière. Il est cependant possible que Dom Bedos ait remanié ou complété ce cadran, car lui-même, à différentes reprises, a fait quelques séjours à la Groirie. (vérifié à la médiathèque par les lettres de Dom Collomb).

 Le cadran solaire de la Groirie et le texte

La description poétique ou emphatique de Pousset de Montauban, laisse apercevoir un cadran solaire à la page 12 du petit livre. Je ne me permettrai pas de disserter ou de porter un jugement sur les mille vers octosyllabiques de Pousset. Mais je retiendrai avec une certaine délectation les mots de cette fameuse page où durant cette promenade notre poète découvre le cadran :

Suivant une route battue

J’arrive dans un bois épais,
Qui, pour garder l’ombre et le frais,
De ses feuilles forme une nue.

A gauche est une perspective,
D’un émail de toutes couleurs,
Peint sur un parterre de fleurs
D’une beauté brillante et vive.
Parmi tous ces feux éclatants
Se voit la mesure du temps
D’une invention singulière :
Le soleil y souffre des lois,
Et l’art y souffre sa lumière
De marquer l’heure en mille endroits.
Tant de fleurs que l’oeil idolâtre
 Ne font peine que dans le choix.

Voilà donc ce fameux texte qui annonce, sans le définir, le cadran solaire de la Groirie en 1652.

      Il faut constater que l’état de conservation de la pierre du monument (pierre de Bernay), est parfaite pour avoir facilement traversé les ans. Ce qui n’est pas le cas pour les cadrans examinés dans différents départements.
Par contre en ce qui concerne les couleurs observées sur différentes parties du monument de la Groirie, nous noterons une publication dans le bulletin de la British Society du mois de janvier 2001, avec la présentation d’un cadran solaire à Madeley Court de 1620 ou 1630 avec cette annotation :
The dial may well have been painted in bright colours as it was common practice to paint stone dials of this period. Hour lines were painted in black,declinaison lines in red, Italian hours in blue, Babylonian hours in yellow, with green for unequal or planetary hours. The black ground for the declination      lines would be white, and outside these lines, blue.
Je garde le texte anglais pour bien montrer que les couleurs rencontrées sur le cadran de la Groirie ne sont peut être pas une vue de l’esprit . J’ai déjà signalé dans l’examen gnomonique la présence d’une pigmentation bleue.
Nous retrouvons chez M. Denis du Paty, dans la visite de la Société Archéologique en 1932 les mêmes termes pour le cadran solaire et la description de Pousset, mais peu d’affirmations sur le réalisateur : Ce monument précieux et vraiment unique est conservé intact ; il est attribué à un bénédictin.
Comme on le voit ces incursions dans l’histoire n’apportent que des éléments non vérifiables. J’épouserai la proposition de M. de la Bouillerie qui me semble la plus vraisemblable. Car il faut ajouter qu’à l’époque de la visite de Pousset de Montauban, le château venait de recevoir des transformations pour les parcs et jardins. En tous les cas elle élimine également les Grandval.
Mais je partage la possibilité émise d’une transformation, ou tout au moins d’embellissements, dans l’esprit plus raffiné des cadrans solaires du XVIIIe siècle.

Examen de l’ensemble

Il se fera sans insister sur les calculs, mais en essayant d’en faire ressortir les principaux éléments.
La hauteur totale du monument est de 2260 mm. Elle comprend le socle d’une hauteur de 920 mm avec des côtés de 610 mm. Un deuxième volume où sont établis les cadrans, hauteur 1130 mm, largeur et profondeur 495mm.
Commençons par le sommet du monument

 

 
 Le croissant

Une première observation : la position des deux pointes du croissant est anormale. Elles devraient être tournées de 90° pour se trouver dans l’axe Est Ouest. Cette pièce qui tient mal a été remise en place sans notions gnomoniques. Les pointes du croissant doivent être orientées Est Ouest. Il est toujours surmonté d’une tige métallique assez oxydée. J’ai démonté et légèrement nettoyé cette partie : aucun trait, aucune gravure dans la pierre, ne permettent d’envisager des tracés ou la présence de chiffres horaires.

  
La face nettoyée

La recherche de l’origine ou de la fonction de ce croissant, quelle qu’en soit l’utilité, m’a pris du temps. Hésitant entre un symbole lié à des armoiries des propriétaires du château et les dessins de gnomonique des ouvrages du XVIIe consultés.
Si nous reprenons le dessin de la première page de Manière Universelle de M. Desargues pour poser l’essieu et poser les heures et autres choses aux cadrans du soleil par A. Bosse .

Un croissant est utilisé comme cadran.
                  

Livre de Bosse 1643                                                 Dessins de Dom Pierre de Sainte
                                                                                                 Marie Magdeleine

       Il ne s’agit pas d’un cadran lunaire, comme il m’est souvent dit, mais d’un cadran classique tel que le décrit Dom Pierre de Sainte Marie Madeleine dans son livre de 1665 :
En la figure IV fur vn plan vny, tracez un vertical, puis luy donnez la forme de croissant, en y laiffant une fuffisante groffeur & largeur pour y defcrire les nombres des heures ;& encores qu’au vertical on n’y puisse mettre que 12 heures. Pour l’axe : Cet axe eft attaché par le moyen d’vn fouftien de fer ou de laiton, qui defcend du fommet du croiffant iufques au lieu où ferait le centre du cadran vertical, par le moyen d’vn filet eftendu fur les deux points de 6 heures , l’ayant divifé en deux , au bout de ce fouftien fera adapté vne verge ou fil de fer ou de laiton, felon la hauteur de l’axe du monde, et d’vne longueur compétente.
J’ai bien retrouvé les deux emplacements des trous de cette ligne figurant le diamètre. La tige en métal est encore présente sur le croissant et possède avant son sommet une échancrure, sur laquelle était soudée une autre tige qui était le style d’un cadran tout simplement vertical.
Ce cadran a-t-il été quelquefois tracé, je ne le pense pas. Mais je garde l’idée d’un cadran comme dans les ouvrages cités.
Dans l’analyse des différents cadrans qui composent cet ensemble, il faudra toujours accepter des modifications possibles apportées par les propriétaires du château. A l’image des dernières années où Monsieur de la Vingtrie fils a souligné les couleurs de certaines parties du monument.
De même le cadran a été déplacé trois fois durant ce dernier siècle. Si on se réfère à la période Georges de Granval, artiste sculpteur il est possible d’envisager des interventions sur l’objet.  Pourquoi ne pas faire une investigation dans les armoiries ? En effet des symboles héraldiques se retrouvent parfois sur des cadrans.
Tout d’abord liée à des écrits locaux, cette investigation m’a conduit en Anjou. En 1652 lorsque le Sieur de Montauban décrit sa promenade au château, la personne qui lui fait visiter le lieu est Louis François de la Rivière (d’Argent à cinq têtes de Dauphin d’Azur mises en Sautoir 2-1-2). La maison de la Rivière, selon Charles René d’Hozier dans l’Armorial de la Sarthe est une Famille peut être d’origine angevine, anciennement établie dans le Maine eu la prétention non justifiée de descendre de Jean de la Rivière, Chancelier de Bretagne.
L’origine angevine devenait intéressante, car en compulsant le Tableau des Armoiries de France, je relève que René d’Anjou, fut Autheur de l’Ordre du Croissant.
D’où une recherche à Angers à la cathédrale sur la Chapelle des chevaliers pour voir si un la Rivière figurait dans les armoiries des chevaliers. Mais les armes attendues ne figuraient pas sur ce vitrail aujourd’hui disparu. Il est donc possible d’éliminer le Roi René et les la Rivière.
Selon le baron de la Bouillerie toujours, les deux fils de Monsieur de la Rivière moururent sans postérité. Sa fille Madame de Mailly, vendit la Groirie à Paul François de Samson, Seigneur de Lorchère, de Marcé. Son fils Alexandre, chevalier, seigneur de Lorchère, lieutenant en la sénéchaussée du Mans avait des armes attribuées d’office : Parti d’or et d’azur à six croissants de l’un en l’autre 2 et 1, et 2 et 1. En ce qui concerne les Sanson, propriétaires du château en 1796, les armoiries surmontées de Fortis ut Sanson, ne comportent que des lions.
Mais il est possible de trouver des croissants également chez le Chevalier de Grandval propriétaire du château en 1936 ! Je ne garderai donc que l’idée d’un croissant- cadran solaire.

Les différentes faces

                                    

Face A                                                                                Face B

 

 

                   
 Face C                                                                   Face D

 

 Face E

                                       
Après avoir étudié le croissant nous continuerons à examiner la face avant du monument, face sud méridionale. Je n’ai pas ici la prétention de faire une analyse exhaustive de cet ensemble, ceux qui voudraient aller plus loin dans cette approche chiffrée pourront consulter le rapport effectué pour les Monuments Historiques après nettoyage. Comme il apparaît au premier regard, ce monument est parfaitement symétrique dans la distribution des différents cadrans.
Ceci est déjà un point qui peut être engageant pour faciliter la lecture de ce qui suit.

  Photo A
Dans le haut un petit cadran vertical classique sans prétention.
Puis une suite de cadrans constitués par des surfaces établies sur des parties de cylindre. Le tyle est matérialisé par les ‘tranches’ des pages, toutes polaires selon l’axe du monde. Ils engendrent des ombres parallèles au style. A l’extrémité gauche un quart de cylindre avec les heures du matin. Au centre un demi-cylindre avec à gauche les heures du matin et à droite les heures de l ‘après-midi. Puis à droite un quart de cylindre pour les heures de l’après-midi. Ceci nous fait penser au cadran réalisé plus tard par Bollée.

  Photo B
Un livre largement ouvert dont les tranches des deux pages constituent les styles de cadrans établis sur les pages mêmes du dessus, mais également en dessous de ces dernières à droite comme à gauche, et dans le fond de l’angle ainsi établi. Cet ensemble comporterait donc 8 cadrans solaires.

Photo C
On peut voir sur cette photo dans le bas (comme sur la photo 1) un cadran solaire vertical avec son gros nez pour style. Les lignes horaires sont disposées de chaque côté et partent d’un croissant assez large. A gauche les heures du matin, à droite celles de l’après-midi. La largeur du style correspond à midi solaire.

Photo D
La face orientale recèle trois cadrans de formes inhabituelles.
a) Cadran en forme de demi-cône oblique creux, la partie supérieure en ligne droite axée selon la direction de l’axe du monde, sert donc de style. L’ombre de ce dernier peut être observée de VI heures du matin, jusqu’à midi où l’ombre couvre entièrement le cône.
b) Au dessous une demi-sphère concave, avec un style en métal en forme  de quille. L’ombre que décrit le sommet de la ‘quille’ indique différents moments de l’année en fonction de la hauteur du soleil.
c) L’arête de la dépression inclinée comme toujours selon l’axe du monde, sert de style pour lire l’heure sur le fond de la concavité. Le cadran est éclairé de 6h (naissance de l’ombre) à 12h (l’ombre est sur la totalité)
Nous retrouverons sur la face occidentale des cadrans semblables, mais  qui indiqueront évidemment des heures différentes. Si la face orientale indiquait les heures du matin, la face occidentale précise celles de l’après-midi.

Photo E
Face arrière Nord ou Septentrionale Sont retirés les deux cadrans coniques du bas, que nous venons d’étudier. N’oublions pas de rappeler que ces cadrans face nord, ne sont utilisables que durant la période où le soleil est au-dessus de l’équateur, donc avec une déclinaison positive. Ce qui est le cas de l’équinoxe de printemps  (20 mars) jusqu’à l’équinoxe d’automne (22 septembre)
a) Au centre une coquille Saint Jacques, motif évocateur des chemins de pèlerins des lignes horaires au nombre de 4 à droite et 4 à gauche y sont peu visibles. Théoriquement les heures du matin de 4 à 7 h sont à droite, les heures de l’après-midi de 17 à 20 heures sont à gauche.
b) Au-dessus un cadran équatorial supérieur, tout simple.
Puis une partie verticale plane, qui a été utilisée pour peindre grossièrement une devise. Je retrouve seulement Sum Sine Sole, assez estompé. Donc une partie du SIMPLEX SUM SINE SOLE NIHIL SINE LUMINE NULLUS, qui est annoncé dans les descriptions anciennes, et qui à mon avis est d’une date postérieure à la réalisation de l’ensemble.
c)La partie sculptée ressemble à la toiture d’une galerie de cloître, avec ses deux arcades soutenues par des colonnes massives.

 

Fresque découverte entre les deux arcades sur la face nord, une balustrade et un décor champêtre avec des arbres dans un esprit XVIIe.
Dans le tableau stratigraphique établi par M. Ch. Sallé restaurateur, nous relevons :
Peinture ancienne ou originale sous trois couches superposées, Vermillon vif, Bleu turquoise, ocre jaune, noir. Cette partie du monument étant encore à l’étude.

d) Un dernier cadran tout à fait en haut, s’agit-il encore d’un cadran équatorial supérieur ? Là il faut attendre le nettoyage.
Dans l’état actuel de ce monument nous avons pu dénombrer trente deux cadrans. Que nous réserve la remise en état ?
Un essai d’analyse sur la provenance de tels cadrans
La manière de réaliser ces cadrans est assez commune aux objets observés en France, dans les quelques exemples que nous rencontrâmes, pris dans différentes régions. Mais il est agréable de constater que les cadrans polyédriques, connus en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne Hollande de la même période et antérieure parfois (Ecosse) ont une apparence semblable.
De tous les livres que j’ai compulsés sur cette période du XVI et XVIIe, aucune trace de tels objets plus ou moins monumentaux ne sont représentés sauf peut être dans les livres de Münster ou de Bullant.
Première hypothèse sur la présence de ces objets : Nous sommes au XVIIe siècle les cadrans solaires utilisés jusqu’alors viennent de subir une période d’oubli sévère. Après les cadrans canoniaux, simples, rudimentaires même parfois. L’avènement de l’horloge mécanique dès les XIVe-XVe siècles et sa propagation dans les provinces, va détrôner provisoirement les cadrans solaires, particulièrement sous les formes classiques que nous connaissions. Une table plane verticale ou horizontale, un style en métal, des lignes horaires étranges parfois dans les cadrans canoniaux des façades des églises.
Des lignes plus régulières avec le style à polo (dirigé vers le pôle). Mais nous sommes dans une révolution intellectuelle et scientifique, avec Tycho Brahé, Copernic.
Pour accompagner l’horloge mécanique dans son développement, il est nécessaire de pouvoir la régler sur l’heure de midi, car les décalages sont fréquents sur une journée.
Ne va-t-on pas jusqu’à installer des cadrans solaires sur les grosses montres ! Pourquoi ne pas réaliser des cadrans solaires qui sont indiscutables, leur donner en même temps un aspect plus complexe pour ne pas ressembler à ce qui se faisait jusqu’alors, tout en étant efficace. Surtout que nous avons des maîtres en la matière : Sébastien Münster, Albretch Dürer, Oronce Finé, Athanase Kircher qui publient des livres inspirés souvent de manuscrits plus anciens.
Sans oublier Kratzer ce fameux mathématicien allemand qui est à la cour d’Henri VIII en 1519, et fait deux cadrans solaires polyédriques pour Oxford. Mathématicien oui, mais aussi astronome et créateur des horloges du Roi. Dürer tout comme Holbein avaient représenté Kratzer sur leurs tableaux.

    Albrecht Dürer, fils d’un orfèvre de Nuremberg, était convaincu que l’art nouveau de la Renaissance devait être fondé sur la science. Bien qu’il insistât particulièrement sur les mathématiques, on lui doit un simple ouvrage sur les cadrans solaires. Mais sa réputation était due de son vivant à ses travaux en mathématiques et en optique et à son Traité des proportions du corps humain. Mais n’oublions pas Hartmann incarnation de la Renaissance scientifique qui après Cologne et l’Italie vint s’installer à Nuremberg, où il fit de nombreux cadrans solaires de poche.
    

Les dessins de Munster 1533, Oronce Finé 1560ou Kircher 1618.
             

      Les planches des dessins de cadrans solaires représentés dans ces ouvrages annoncent les formes des monuments que nous allons trouver dans  certains parcs ou dans des jardins de monastères. Il faut penser qu’il y a là matière au développement d’une vision architecturale nouvelle pour les sculpteurs et les bons maçons. Cette manifestation d’un art gnomonique qui rompt complètement avec ce que nous connaissions de manière canonique est développée également dans les peintures du XVIe et du XVIIe.


Extrait Tableau de Hans Holbein ‘ Les Ambassadeurs’ 1533

 Sébastien Stoskopff (1597-1657) Louvre

« TRAICTE DE GEOMETRIE ET D’HORLOGIOGRAPHIE DE JEHAN BVLLANT »

              

       Ces dessins extraits du Traité de Jehan Bullant de 1562 évoquent les possibilités multiples d’exécutions de cadrans solaires sur des surfaces choisies, et donnent libre cours aux réalisateurs de cette époque. Il y a le cadran solaire vertical et le cadran horizontal bien sûr, mais il n’y a pas que ces deux types !
Reprenons ce que disait Jehan Bullant dans la présentation de son livre à Mefsire Anne, Duc de Montmorancy, Pair & Conneftable de France.
Pour aufquels donner commencement, entree, & intelligence, ay affemblé ce petit traicté & recueil, tiré par la pratique du compas des autheurs qui par cydevant en ont efcrit, comme Sebastien Mufter, et leTrefexcellent, &Trefdocte Mathematicien Oronce Finé.

      Mais je trouve que Bullant va plus loin dans ses descriptions pratiques :
L’on peult auffi defcrire plusieurs horloges en vne pierre ou tronc de bois,taillés & coupés en plusieurs pans ou faces, à la difcretion du fabricateur & y appliquer les horloges commodes à chacune face dudit tronc ou pierre, donnant l’elevation du pole,& de lequinoctial, & y adioufter à chacun fon ftile iouxte& le long de la ligne de l’axe, ou de l’equinoctial ainsi que l’horloge le
requiert.
Les descriptions suivent de manière simple pour qu’un bon artisan puisse faire le travail.
Il ne faut pas s’étonner de retrouver le développement des cadrans multiples comme sur celui de la Groirie.  Le thème choisi y est le livre, livre pieux, ou monastique. Mais la face arrière du bloc accentue encore l’idée de prière et de recueillement avec les arcades du cloître (j’attends le nettoyage pour connaître ce que nous avons là).

Pour une recherche sur les origines d’implantations

     Les auteurs étrangers invoquent souvent le mouvement de la Renaissance. De l’enquête auprès de collègues de la commission en Italie, la naissance de tels objets ne provient pas de cette région. En France, en l’état actuel de mes investigations, il n’est pas possible de prouver l’installation de ces cadrans dans les parcs et jardins. Je connais bien les jardins de Touraine  et j’ai particulièrement examiné les jardins du XVIe et XVIIe, les plans de Androuet du Cerceau et autres. Les correspondances avec les personnes spécialistes de cette époque ne donnent rien dans l’immédiat. Madame Bénetière, historienne des jardins me signale un cadran solaire sur l’édition française du Songe de Poliphile en 1546.
Allons en Ecosse avec cette appréciation de Hunt (1974), reprise par Somerville
Nous sommes à la source de ce qui continue à être un trait classique des jardins…en germe nous trouvons déjà l’idée que le jardin est un espace de démonstration des sciences.
Et de continuer : à cette époque la connaissance des cadrans solaires polyédriques n’était pas très répandue et que les livres imprimés les décrivant n’apparaissent que vers 1530. Sébastien Münster et Albrecht Dürer en Allemagne Oronce Finé en France ont publié des oeuvres à quelques années les uns des autres qui reproduisent des schémas probablement copiés des manuscrits du XV siècle.
Il semble normal qu’après les cadrans austères du XIVe et XVe, ou tout au moins traditionnels, (sur pierre ou sur ardoise ou peints sur les murs) la gnomonique participe à l’évolution des découvertes et qu’elle éprouve le besoin de marquer son époque par des formes nouvelles. Elle en a la possibilité avec les dessins des maîtres en mathématiques ou en peinture qui se sont intéressés à cette discipline. Ajoutons que ces personnages influents chacun dans leur art, sont des symboles de la Renaissance. (Dürer)
Du point de vue de la recherche gnomonique pure, comme nous l’avons vu, la mise en place des différents cadrans n’apporte rien de nouveau : cadrans vertical, horizontal, équatorial …
Mais la sculpture, l’art de faire vivre ces masses gnomoniques est bien dans l’esprit de la Renaissance. Pour moi s’il faut prendre un exemple typique de cette courte période, c’est bien le cadran monumental polyédrique.

    Je pense que le cadran de la Groirie est dans l’esprit de ce qui se réalisait au XVIIe, dans différents pays d’Europe. Il est curieux de constater que de nombreuses implantations se situent dans des zones où la culture protestante est influente. Il serait très intéressant de mener une étude sur ce sujet particulier avec des historiens de la Réforme.
En constatant que l’Espagne catholique, l’Italie possèdent peu de cadrans monumentaux de cette période.
J’ai souvent fait référence ans cette petite recherche au Livre de A.R Somerville, et je citerai un passage qui semble lui servir de conclusion des Pays Bas ou d’ailleurs, il est peu vraisemblable que les cadrans solaires Ecossais soient issus de modèles continentaux.
Non en effet ils ont été réalisés sur place par des sculpteurs ou maçons habiles, payés par des princes ou des gens de sociétés aisées, nobles, gens d’importance, qui avaient la possibilité d’avoir accès à des documents ou manuscrits. Ils montraient leur savoir, attiraient la curiosité et en plus pouvaient indiquer mystérieusement l’heure. Les moines ont été des propagateurs de ces sciences, mais ils ne sont pas les seuls. Les initiateurs de ces dessins nous l’avons vu, viennent plutôt d’Allemagne et ont fait des émules dans quelques pays d’Europe, Ecosse, Angleterre, Pays Bas, France. Mais il n’y a pas de règles établies.
L’horloge mécanique va prendre petit à petit sa place, tout d’abord comme élément de curiosité, tout comme les cadrans solaires polyédriques, puis comme instrument de détermination du temps. L’homme croit jouer avec le temps. Vanité de la mise en scène d’une pièce dont on ne connaît pas l’auteur

Les cadrans polyédriques ou monumentaux, de cette époque

De la liste et des documents qui m’ont été fournis par Monsieur Grégori, et qui proviennent de la commission de la SAF une première analyse permet d’avancer quelques constatations et observations.
Tout d’abord ce type de cadran représente une faible quantité par rapport à l’inventaire effectué en France par la commission des cadrans solaires de la Société Astronomique. Ce recensement comporte actuellement environ 10.000 cadrans. Mais la majorité des cadrans du XVIIe ou XVIIIe sont des cadrans verticaux ou horizontaux, peints ou gravés dans la pierre, et restent la première image venant à l’esprit quand on parle de cadrans solaires
Dans les pays qui établirent des catalogues, le nombre de cadrans solaires polyédriques, est assez semblable au nôtre.
Suivons A Somerville dans The Ancient Sundials of Scotland.  Ecosse j’ai pu relever 267 cadrans polyédriques sur pied, dont 47 au moins datent d’avant 1700.
Dans un catalogue de 1984(Van Cittert-Eymers&Hagen) pour l’Allemagne sur 71 polyédriques, 2 sont datés d’avant 1700.
En Hollande sur 70 cadrans polygonaux 2 peuvent être datés d’avant 1700.
En Allemagne de l’Est 49 cadrans multiples catalogués mais la plupart sont du XVIIIe.
En Espagne sur une liste générale de 305 cadrans solaires il n’est signalé
que le polyédrique de Malaga.
Il ne faut pas non plus trop rapidement conclure que certaines régions possèdent plus que d’autres des cadrans de ce type. Peut être que des chasseurs de cadrans sont parfois plus efficaces où qu’ils eurent plus de chance.

En guise de comparaisons

Nous ne prenons donc que les objets qui semblent être de manière évidente,
1- des spécimens typiques d’une période, quand ils sont datés
2- ces monuments solaires comportent 4 faces avec parties planes ou évidées
En général le bloc où sont installés les différents cadrans, se situe sur une colonne ou un piédestal.
Nous sélectionnerons dans le fichier en partant des photos réalisées, les cadrans qui me paraissent d’un même esprit, puisqu’il faut bien se limiter.

Saint Bénigne (06) daté 1695                          Lay-Saint Christophe(54) non daté
            

Mansencôme (32) non daté                   Saintes Le Prioustré (17) non daté)
                 

 

Quelques dates

Rétaud (17) daté 163
Crazannes (17) daté 1638
Brive la Gaillarde daté 1695 Couvent des Frères mineurs (franciscains)
Saint Christophe des Bardes (33) 1679
Dole Abbaye du Mont Roland (39) 1633
Peu de cadrans sont datés sur les 71 connus. La même observation peut être faite en Angleterre et en Ecosse.
Il semblerait tout de même que ce type de cadran se réalisait surtout au XVII et XVIIIe.
De cette analyse des cadrans répertoriés parfois datés, ou non, je retiens des éléments communs comme si, ils faisaient partie d’une famille, grande famille où nous retrouvons des membres en Ecosse, en Allemagne, Pays-Bas.
J’ai appelé ces cadrans Monumentaux, car celui que j’examine me fait penser à une statue avec son piédestal, on pourrait presque le prendre pour une oeuvre moderne d’un courant cubique.

    Mais essayons quand même d’en éloigner le mystère pour en revenir à des réalités concrètes.

L’aspect :

   Ce sont des blocs composés de 4 faces planes, évidées, ou sphériques, la section de base est voisine d’un rectangle :
Brou : 220 x 220, Brive : 240 x 310, Bordeaux : 410 x 310, Grenoble :
430 x 425,Saint-Maixent l’Ecole : 210 x 200,Vasles : 290 x 290, La Groirie :
495 x 495 mm.
La hauteur de la partie gnomonique varie :
Brou : 380, Brive : 640, Bordeaux : 710, Grenoble 485, Saint-Maixent :
380,Vasles : 600, La Groirie : 1130…
Ce sont là des mesures qui donnent une “fourchette” des dimensions
d’encombrement.
Le gros intérêt, presque le mystère de ces polyèdres est la multiplicité des cadrans. Chaque surface est employée pour une réalisation en apparence particulière. L’arête d’une surface ou d’un bloc sert de style. Les lignes horaires sont tracées sur des surfaces équatoriales ou polaires (tables).
Très souvent la demi-sphère creuse ou le quart et demi-cylindre sont employés en façade ou sur les faces orientale et occidentale : Saintes, Retaud, Mansencôme, Dôle,Valognes, Bourg-en-Bresse, la Groirie et autres.
Les styles sont en pierre presque toujours sauf Saint-Bénigne sur l’équatorial, et La Groirie sur le croissant où nous avons du métal. La forme
conique est utilisée à Bourg-en-Bresse, Saint-Bégnine, la Groirie.
Il faut ajouter que le temps a rongé les parties métalliques quand elles servaient de style.
La face avant comporte au moins un cadran vertical, un cadran horizontal, un cadran équatorial ou supérieur ou inférieur, et parfois les deux.
Nous trouvons également des objets de décoration comme la coquille
Saint-Jacques, la feuille de chêne.
Les blocs utilisés correspondent à la pierre que l’on trouve localement, ce qui explique souvent l’état de leur décrépitude.
Le cadran de la Groirie est certainement celui qui est le mieux conservé aux dires de mes collègues.    Certains cadrans sont toujours en la place pour laquelle ils ont été calculés (la majorité), d’autres ont voyagé (Brou entre autres) ou finissent dans les musées (Musée d’Aquitaine Bordeaux).   Ces objets devaient être mis en valeur par un soubassement (colonne ou autre) dont les hauteurs sont très variables et qui sont souvent absentes.
Le soleil tourne tout autour de ces monuments, pour les orienter pas besoin de boussole, il suffit que les cadrans indiquent tous la même heure !
Une heure solaire locale bien entendu.
Chronologie des livres compulsés
– 1533 Horlogiographia, per Sebast Munsterum
Set A 4° 3478 Médiathèque le Mans
– 1557 La propriété et usage du Quadrant Nouvellement exposé par
Claude de Boissière (Bibliothèque de Poitiers D 6570)
– 1562 Traicte horologiographie jehan Bullant Bibliothèque Nationale
(microfilm)
– 1551 De principiis geometriae Set A 3479 – Le Mans
– 1560 De solaribus horlogiis Oronsii Finei (date ?)
S et A 4° 348 – Le Mans
– 1581 Gnomonices libri Auctore Ch Clavio
S et A F° 3480 – Le Mans
– 1614 Albert Dürer Peintre et geometrien
Set A F° 4049 – Le Mans
– 1615 Jean Abraham Fabrique et usages des Cadrans solaires
Set A 3184 – Le Mans
– 1617 Manière de faire des horloges S et A 8° 3482 – Le Mans
– 1619 Horloges du soleil Pierre de Floutrières
S et A 8° 3483 – Le Mans
– 1670 Athanase Kircher Ars Magna Luci et Umbrae
Set A 3251 – Le Mans


                    Le Château de la Groirie et son cadran solaire.

    Tous les livres de la Bibliothèque du Mans section Patrimoine, dans la série de 3484, 3490, très intéressants, n’apportent rien de nouveau sur la confection de ce type de cadran.
J’ai également parcouru
– Bibliothèque du Mans 8° 6106, F° 6107, 4° 6121 (pour les Armoiries)
– Bibliothèque et les Archives Municipales d’Angers pour le Roi René et la cathédrale
– Les vieilles Maisons Françaises Juillet 1967
– Site Internet Sundial Society
– Tavaux de la Commission des cadrans solaires Société Astronomique de France Président M.D. Savoie
La première destination prévue pour ce monument, était celle du Jardin du Château du Grand-Lucé. Il a été installé à l’Abbaye de l’Epau au Mans (Sarthe) en juin 2004, où nous invitons à venir le voir.

NOTES
1 – Abbé de Rancé dans le Maine. La semaine du fidèle Maine 4°2159.
2 – Le château de la Groirie et ses seigneurs de la Bouillerie Revue du Maine T22 1887.
3 – Jacques Pousset de Mautauban, avocat au parlement de Paris, littérateur ;mort en 1685.
4 – Dom Bedos de Celles, fut un des savants les plus distingués de la Congrégation de Saint-Maur.
5 – Revue Historique du Maine 1877. Correspondance de Dom Colomb publiée par Louis Brière.
6 – Revue Société Archéologique.
7 – Médiathèque du Mans Sciences et Arts 8°3489.
8 – Traité horlogiographie DOM Pierre de Sainte Marie Madeleine (Collection particulière).
9 – Le mot “style” qui est le terme officiel employé en gnomonique prête souvent à confusions en
architecture, j’aurais préféré le terme style-axe. Ce terme était déjà employé par Charles
Boursier en 1926.
10 – Baron de la Bouillerie Le Château de la Groirie ses Seigneurs aux XVII et XVIIIe.
11 – Archives municipales Angers.
12 – Médiathèque patrimoine Le Mans.
13 – Traicté Horlogiographie Jehan Bullant Microfilm BN.
14 – Avec mes remerciements- Traduction du livre The Ancient Sundials of Scotland, Rogers Turner Books effectuée par Madame O. Daugy.
15 – Remerciements à M. S. Grégori et Sauvageot membres de la Commission des Cadrans solaires S.A.F.
16 – UTC Temps Universel Coordonné.Voir ce sujet traité dans Sciences et Vie par D. Savoie N°883.

  Avant la vente du Château de la Groirie, le Conseil Général a acheté ce cadran, pour le mettre en place à l’Abbaye de l’Epau où nous pouvons l’admirer maintenant.

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